Mai 31, 2018

Ils se la pètent avec leurs assiettes !

written by eskis
Qu’ils soient plutôt “junk food”, “dude food”, “raw”, “diet”, “naive” ou “artfood”, les amateurs digitaux de la gastronomie font saliver sur le web, mais peuvent agacer à table…

 

“Et voilà !”

Mathieu achève le dessin d’un cœur dans la mousse du lait du cappuccino de Chloé.
“Habile le chef !”

Il est fier en effet, mais déchante soudainement en voyant Chloé se précipiter pour photographier le breuvage amoureusement préparé… au lieu d’y goûter.

“Ah non, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi !”

“Comment ça “toi aussi” ? Il y a beaucoup d’autres personnes à qui tu dessines des cœurs dans le café ?”

 

 

En plus de faire passer le nombre d’images au hashtag “cappuccino” d’instagram à 4.128.984, le geste de Chloé a rappelé à Mathieu une “date” foireuse où la beauté d’une assiette l’avait emporté sur la rencontre. Il raconte à Chloé pourquoi la mayonnaise n’avait pas pris avec Emma ce soir-là.

“Elle s’appelait Emma, une amie d’amie, rencontrée rapidement. C’était un soir de janvier à la Fabrica, un joli petit resto italien de quartier.

 

Cadrer 

 

C’était elle qui avait proposé l’adresse et Mathieu s’était installé pour l’attendre. La soirée s’annonçait belle, il était d’excellente humeur et la lumière tamisée du restaurant l’apaisait. De l’autre côté de la vitre, il aperçut Emma arriver et se redressa.

Elle avait révélé sa passion pour le foodstagramming juste après les avoir fait changer de table, pour bénéficier d’une meilleure lumière sur les plats. Mathieu, ça ne lui avait pas trop plu car il avait justement pris soin de choisir une place sympa, près de la vitre, un peu plus intime.

Mais soit, elle rêvait de devenir une “foodpornstar” de renom, postait deux à trois fois par jour des photos de ses assiettes et commençait à se faire inviter par certains restaurants pour accroître leurs renommées.

“Et ici, c’est le resto qui t’a conviée ?” avait-il tenté.

Mais non, manque de bol, ce soir là il n’allait probablement pas échapper à l’addition. Et en plus elle était en train de lui expliquer qu’elle s’était spécialisée dans les photos de desserts…

 

Tout en nettoyant l’objectif de son smartphone, Emma avait poursuivi sur le sujet en lui parlant d’un déjeuner au Dirty Bones, dans le quartier Soho de Londres, où un kit instagram était fourni avec le menu :

 

“Une lumière LED, un chargeur, des objectifs pour smartphone et même une perche à selfie”

 

Un positionnement assumé, qui leur avait fait une pub d’enfer. Mathieu avait enchaîné avec une anecdote sur un restaurant new-yorkais, le Lebro’s, qui lui, proposait 10% de réduction si on n’utilisait pas son mobile à table. Une idée qui lui plaisait bien mais qui avait un peu tendue Emma. De l’autre côté de la table, elle avait ostensiblement sorti son portable à l’arrivée du serveur :

 

“Pour moi ce sera ce plat-ci s’il vous plaît” avait-elle déclaré en lui mettant son écran sous le nez.

 

En observant Emma commander son risotto sur photo, Mathieu s’était remémoré des photos de plats très kitchs sur des menus qui lui étaient tombés entre les mains lors d’un voyage en Asie

 

“Parfois c’était même des figurines grandeur nature qui aidaient à se décider” avait-il précisé. Lui, ça l’avait fait marrer de visualiser ses futures pâtes plastifiées sur étagère, mais en face, Emma n’avait pas apprécié la comparaison.

 

 

“Faire une belle photo de repas, c’est tout un art tu sais !

 

Pour les restos c’est super important de s’assurer que les clichés qui circulent sur eux fassent envie. Surtout maintenant que c’est courant d’utiliser les réseaux sociaux pour choisir non seulement le resto mais aussi ce que tu vas commander…”

Et elle lui avait vanté l’initiative d’un restaurant israélien, le Catit, qui avait des assiettes spécialement conçues pour faciliter la photographie. Mathieu, qui malgré les notifications incessantes du mobile de son interlocutrice, se réjouissait de partager avec elle l’amour de la gastronomie, avait reconnu que la tendance instafood poussait les restaurateurs à la qualité.

Non seulement à faire des belles présentations d’assiettes, mais également à soigner le dressage de table, les détails du design que tous les instagrammeurs valorisaient : de la police du menu à la salière en passant par les motifs de la nappe. Il était sceptiquement en train d’observer cette dernière lorsque le serveur était arrivé avec leurs plats.

 

Se démarquer 

 

Les assiettes posées sur la table, Mathieu, qui commençait sérieusement à crever de faim, s’était saisi des couverts et les maintenait à grand peine en sursis au dessus de ses lasagnes. Il attendait poliment que sa compagne termine les clichés de son beau risotto et s’y attaque enfin.

Ce faisant il repensait à la publicité Ikea, celle qui dépeignait cette même situation au seizième siècle avec un peintre se hâtant de représenter le festin d’un seigneur. Il s’était alors mis à rire doucement. L’influenceuse appliquée avait interprété le ricanement comme une moquerie de son hobby et s’était vexée. Il avait eu beau lui expliquer l’origine de son sourire, Emma n’avait pas déridé.

Il rattrapa alors l’affaire en lui demandant ce qu’elle avait préféré parmi ses découvertes culinaires.

 

 

“Avec 19 milliards de photos de plats, rien que sur Pinterest, tu comprends bien que les restaurateurs n’ont pas d’autres choix que de se différencier pour se faire remarquer…”

 

 

Parmi les différents concepts originaux qu’elle avait expérimentés, elle adorait les restaurants où l’on pouvait observer le personnel en train de travailler, voir les plats depuis leur création :

“Des cuisines vitrées ou des comptoirs aménagés en ateliers…”

L’idée avait rappelé à Mathieu une chaîne française à succès qu’il avait découverte à Hong Kong. A ce stade il avait repris espoir que la soirée puisse au final plutôt bien se passer dès lors qu’il ménageait la susceptibilité de la posteuse compulsive. Il avait goûté le vin avec satisfaction et enchaîné sur la description de la chaîne de restauration en question.

“Paul Lafayet”, une grande partie de leur réputation tient à l’aménagement de leurs salons, de telle façon que les clients puissent admirer le personnel en train de flamber leurs emblématiques crèmes brûlées.”

 

 

 

Le ton de la conversation s’était lui aussi quelque peu réchauffé.

Mais ce qui avait le plus amusé l’amatrice de stylisme culinaire, c’était les boutiques Magnum. On pouvait y personnaliser sa glace et voir le personnel s’y appliquer pour un rendu très photogénique #dreammagnum #artfood

L’appétissante conversation avait définitivement convaincu Mathieu de prendre un dessert, mais prudemment il avait choisi une pannacotta.

“Tu vois le truc classique qui ne paie pas de mine, au moins j’avais à peu près la certitude de pouvoir me jeter dessus sans avoir à attendre la fin d’une séance photo.” précise-t-il à Chloé en lui relatant le dîner.

Mais le serveur avait apporté la plus jolie panacota qui soit.

 

 

 

“plus que moi? “ interrompt Chloé,

“non quand même pas.”

 

Craquer

 

Evidemment, son dessert avait inspiré Emma. Or jouer à table sur la patience de Mathieu, c’était un peu comme faire des chatouilles à un Rottweiler : c’est risqué.
Il avait craqué et attaqué l’esthétique panacotta à la grosse cuillère. Cette dernière s’était

instantanément destructurée, la photo avait été loupée et la food-addict s’était empourprée.”

 

Mathieu, décontenancé, avait balbutié une excuse mais en secouant malencontreusement sa serviette, il avait fait voler la poudre artistiquement disposée du tiramisu d’Emma : son seul modèle restant…

 

 

 

Ca l’avait achevée : elle s’était levée, avait enfilé son manteau après avoir épousseté du revers de la main le chocolat qui l’avait atteint, et tourné les talons. Mathieu ne l’avait jamais revue.

“En même temps, j’avais pu finir son tiramisu, je m’en sortais pas mal” conclut-il face à Chloé attentive au récit. Cette dernière avala la dernière gorgée de son cappucino et demanda tout sourire :

 

 

 

 

 

“Et le dîner de ce soir, j’aurai le droit de le photographier ?”

 

“Ca dépend… tu voudras un coeur sur ta purée ?”